Cambacérès (1753-1824) Me contacter

UN HOMOSEXUEL DISCRET ?


Hôte fastueux, affectionnant le luxe et les honneurs, collectionnant les décorations, entouré d'une cour de célibataires, Cambacérès incarne jusqu'à la caricature un certain type d'homosexuel, qu'ont illustré également Lyautey, de Lattre de Tassigny...
Il semble d'après Aubriet que Cambacérès découvre auprès de certains de ses condisciples un certain "goût de collège" qu'il garde jusqu'à la fin de sa vie : on ne lui connaît aucune aventure féminine. Sous l'Ancien régime, l'homosexualité est encore un délit : c'est pourquoi son professeur lui adresse de vifs reproches et lui prédit que ce goût l'empêchera de faire carrière et le mettra au ban de la société. Après ses études, il se montre discret, mais on lui prête des relations intimes avec d'Aigrefeuille et Villevieille et la rumeur coûte à Cambacérès une place de député aux États du Languedoc que son père essaye de lui obtenir.
Sous la Révolution, Cambacérès reste très discret : sa situation financière et politique ne lui permet pas d'afficher un luxe et un faste qu'il affectionne beaucoup. Cela ne l'empêche pas de défendre aussi souvent que nécessaire les droits des homosexuels et des célibataires. Ministre de la Justice, il s'attache les services de deux  secrétaires : Lavollée et Montvel. Devenu second Consul, il s'entoure d'une cour composée exclusivement de jeunes hommes célibataires issus de la bonne société parisienne et montpelliéraine. Talleyrand avait pour habitude de désigner les trois Consuls par une formule latine : "Hic" (masculin) pour Bonaparte, "Haec" (féminin) pour Cambacérès et "Hunc" (neutre) pour Lebrun.
Les ragots vont bon train dans la société consulaire, puis impériale : la vie privée de Cambacérès est le sujet de caricatures royalistes, où il est surnommé l'Archifou ou Tante Turlurette. Vialles évoque des rapports d'espions royalistes relatant que les suivantes de l'Impératrice se réjouissent beaucoup des licences de l'Archichancelier et en font le sujet ordinaire de leur plaisanteries (anecdotes sujettes à caution). Napoléon, lui-même, plaisante Cambacérès lorsque celui-ci lui rapporte qu'il a confié une mission diplomatique à une dame : "Mes compliments, vous vous êtes donc rapproché des femmes?".
Mais Cambacérès ne modifie pas pour autant sa façon de vivre et entretient, malgré lui, la rumeur par des souvenirs de jeunesse : "J'allais voir les filles comme un autre, mais je n'y restais pas longtemps : dès que mon affaire était finie, je leur disais : adieu, messieurs! et je m'en allais.". Un jour, alors qu'il arrive en retard au Conseil des ministres et s'excuse : "Je vous demande pardon Sire, j'étais avec une dame", l'Empereur lui rétorque : "Eh bien la prochaine fois vous lui direz : Prends ton chapeau, ta canne et laisse moi."

LA PROMENADE DU PALAIS-ROYAL

Promenade du Palais-Royal (1814) La promenade du Palais-Royal de Cambacérès est un spectacle très couru, les touristes de passage à Paris viennent assister à ce cortège très haut en couleurs : on voit Cambacérès en perruque poudrée et habit à jabot, entouré de Lavollée, d'Aigrefeuille, Montvel, etc, des domestiques en livrée ouvrant et fermant la marche. Les journaux britanniques en faisant leurs choux gras, Napoléon dit à Joséphine : "Il faut te mêler de cela, entends-tu? Il n'y a qu'une femme qui peut dire à un homme qu'il est ridicule. Si je m'en mêle, je lui dirais qu'il est fou.". Un soir Fouché organise avec l'accord de l'Empereur un contre-cortège plus ridicule, où l'on voit un Louis XVI entouré de courtisans et de valets. Voyant cela, Cambacérès, pincé, demande à d'Aigrefeuille : "Sommes-nous donc au carnaval ou à la mi-carême?" et continue sa marche vers le théâtre des Variétés.

Cambacérès aime aussi se promener plus discrètement dans les jardins du Palais-Royal. Ainsi un rapport de police relate que le 31/12/1802 vers 23h15 Cambacérès se promène seul en habit bourgeois et chapeau rond, il est reconnu assez rapidement par la foule qui se presse autour de lui.

Portrait d'Henriette GuizotDe guerre lasse, Napoléon ordonne à son Prince-Archichancelier de s'afficher avec une maîtresse afin de faire cesser les injures, dont est la cible le deuxième personnage de l'État. Cambacérès choisit Mlle Guizot, actrice portant le travesti à merveille, ce qui relance les ragots. Peu de temps après le début de cette liaison, on croit  Mlle Guizot enceinte. Un courtisan s'empresse de féliciter Cambacérès : "Ah, monseigneur, voilà une grossesse qui vous fait honneur. On dit que Mlle Guizot porte les marques visibles de votre attachement pour elle."  L'Archichancelier lui répond froidement : "Cela regarde Monsieur de R., en ce qui me concerne, je n'ai connu Mlle Guizot que postérieurement." (adverbe qui fit beaucoup rire les personnes présentes à la Cour).

Contrairement à Fiévée, Cambacérès ne s'est jamais affiché avec un homme en public. Il est probable qu'il ait entretenu une liaison avec son secrétaire Olivier Lavollée de vingt-deux ans son cadet. Lavollée, jeune homme d'une grande beauté d'après Lamothe-Langon, était l'intime de Cambacérès depuis leur rencontre au Ministère de la Justice en 1799. Marié quelques années plus tard avec la nièce de Cambacérès : il abandonne femme et enfants à Paris pour suivre Cambacérès en exil à Bruxelles, demeurant auprès de lui même lorsque sa femme tombe malade. Certains prétendent sans preuve que la dédicace de la statue de Cupidon se trouvant dans la chambre de l'hôtel Molé : "Il sera toujours un dieu pour moi" était adressée à Lavollée.

CAMBACERES AU PANTHEON GAY

Cambacérès n'a jamais oublié ses "semblables" et c'est grâce à son intervention que l'homosexualité n'est plus considérée comme un délit dans les versions successives du Code pénal (1793 et 1810). Cette action lui vaut des attaques virulentes de la part des émigrés et des ultras à la Restauration. Après sa mort, Cambacérès continue à  faire l'objet d'attaques sur sa sexualité. Ainsi en 1859, le Second Empire veut honorer Cambacérès en lui édifiant une statue sur une des places publiques de Montpellier, mais le conseil municipal relègue la statue sous le péristyle de Palais de Justice, où elle se trouve encore aujourd'hui. C'est pourquoi j'ai interpellé Monsieur Georges Freche, maire de Montpellier et Madame Élisabeth Guigou, ministre de la Justice,  pour que cesse cette injustice et que l'on rende à Cambacérès la place qui lui est due.

18/08/06 - Emmanuel Prunaux